
Pour la sortie de La Palpite, dans la collection La Fabrique de la nuit, nous avons réalisé un long entretien avec Rémi Karnauch où cet auteur trop peu présent dans les médias nous livre l’histoire mouvementée de sa vie et de son parcours artistique.

Bonjour Rémi Karnauch entrons dans le vif du sujet, aviez-vous déjà, dans votre enfance, un goût pour l’écriture ?
C’est venu plus tard. J’ai connu des difficultés scolaires dès le C.P. : esseulement, ennui, puis indiscipline, envie de faire l’intéressant ; collé tous les jeudis, je signais souvent les bulletins de retenue. A partir de la quatrième : je suis sorti du public pour aller dans deux écoles privées à Paris, échec au BEPC. Puis je pars en pension près de Pontoise ; où je me mets à l’écriture, des poésies. Changement de pension, une boarding school en Angleterre pendant trois mois : des vaches, le hockey sur gazon, prière quotidienne et messe hebdomadaire, l’uniforme, les punitions corporelles… Fin des études.
Je crois savoir qu’à cette époque votre situation familiale se complique ?
Mes parents divorcent. Ma mère, ne voulant ni de moi, ni de ma grande sœur, Marianne, qui pleure toutes les nuits, refuse notre garde, nous nous retrouvons chez mon père et sa nouvelle compagne. De cette période, je me souviens surtout des conflits, des brutalités, et de mes fugues. Je me rapproche d’une tante, surnommée Aya. Elle dénote dans notre famille, elle est tourmentée, chaleureuse, cultivée, très différente de mes parents militant communistes, elle nous accueille comme ses enfants, elle écrit, tente de placer des textes de chanson auprès de vedettes, elle reçoit même une réponse d’Yves Montand.
Vous avez alors dix-huit ans, Mai 68 est passé par là, et vous avez besoin de liberté.
J’habite la chambre de bonne au-dessus de chez mon père, et je bosse comme distributeur de prospectus pour une boutique d’électro-ménager. Je fugue en stop avec un collègue de boulot, direction Cannes. Ce compagnon de voyage vole mes affaires, mais un truand en liberté conditionnelle m’héberge dans un blockhaus au bord de la mer, une expérience forte, le sentiment poétique de la solitude, j’écris beaucoup. Mais la police me ramasse et me met dans un train pour Paris. Je suis embauché comme grouillot dans un cabinet d’architecture. Au bout de quelques mois, je suis hospitalisé pour une dépression atypique, médicaments, etc. J’écris à un type, Christian Dupont, qui s’occupe du mouvement des communautés ; il publie ma lettre dans le journal du mouvement, puis nous prenons contact par téléphone, et, quelques mois plus tard, nous nous retrouvons du côté de Carcassonne, dans une communauté qui regroupe quelques marginaux parmi lesquels se trouve une dénommée Miette, qui me porte à écrire des poèmes exaltés. Christian Dupont, fasciné par mon personnage de jeune poète, me prend sous son aile protectrice, puis m’expulse de la communauté pour mauvais esprit, je faisais une grève de la faim. Je finis par errer avec deux autres transfuges. Nous faisons les vendanges, mais sommes virés, et nous nous retrouvons à vendre des émaux très laids réalisés sur un camping-gaz, et à faire la manche.
Avançons quelque peu, et revenons au sujet de l’écriture.

Oui, donc, ce retour à Paris, je retrouve Christian Dupont qui me fait brailler mes poèmes dans un micro. J’écris de plus en plus, stimulé par le résultat des enregistrements et de l’attention de cet ami qui m’aura fait plus de bien que de mal. Le groupe La Folle Entreprise, où Paul Personne, surnommé Doudou à l’époque, est batteur, passe parfois, ils sont drôles, séduisants et de vrais musiciens. Je fais des petits métiers, distributeur de prospectus, vendeur porte à porte, manutentionnaire, aide-maçon, vendeur du Journal du dimanche, Mouloudji est mon client régulier, et de France-Soir, etc. En 1973, je fais la connaissance d’une fille que je n’ose relancer, n’ayant pas su lui confier mon inexpérience. Je rêve d’elle sans arrêt et, entre angoisse et exaltation, écris sur elle des poèmes, puis accomplis des galères infernales pour la retrouver, et suis mort de timidité quand je la retrouve. Plus tard, cela donnera La Pente douce. La Folle Entreprise m’accueille dans leur troupe, et je vais les rejoindre dans un château en Touraine où ils répètent leur spectacle et vivent ensemble. Je ne les connais pas, mais leur chaleur me fait entrer dans leur histoire presque de plain-pied. J’y reste six mois, avant que le groupe ne se délite. Tournées chaotiques, aventures de Pieds Nickelé fauchés, tournée des MJC, musique, j’en parle dans ma biographie coécrite avec Dupont sur Paul Personne… D’autres petits boulots : palefrenier, coursier en mobylette, vacataire PTT et… chômeur. J’ai acheté une méthode et j’apprends à taper à la machine à écrire. Ça devient obsessionnel, mon but est de réussir à taper une page avant que ne se termine la première face du Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles. Chez Christian, je découvre des tas d’auteurs SF américains, je suis marqué par leur vision psychédélique que je relie à la poésie.
En 1976 je me lance dans le roman. Je manque de peu une publication chez Robert Laffont pour Honoré Laragne : des lettres successives me demandent de patienter. Le roman est finalement refilé à une autre collection, de SF, dirigée par Gérard Klein, qui m’adresse une lettre chaleureuse et laudative… de refus. Je suis employé comme aide-bibliothécaire à la bibliothèque du CNRS. À cette époque, j’écris une nouvelle tous les deux jours, et suite à un imbroglio avec Présence du Futur, j’envoie des textes à Andrevon à Charlie mensuel ; il veut publier des tas de choses de moi, un seul projet aboutira, une nouvelle dans une anthologie chez Denoël en1980, mais Andrevon me donne confiance par un soutien épistolaire constant. Un jour, D.W., ma voisine rue de Ménilmontant, vient frapper à ma porte, envoyée par Jacqueline, la mère de Zazie qui est une amie de ma sœur cadette Aline, qui joue les entremetteuses ; c’est une Américaine, pianiste professionnelle de musique contemporaine, mariée. L’obsession de D.W. m’envahit ; et je vis l’agonie très longue de cette histoire…
Vers l’âge de trente ans, je décide de devenir correcteur, aidé par ma grande sœur. Conscient d’être guetté par la clochardisation, j’apprends quasiment Le Dictionnaire des difficultés de la langue française par cœur ; je me présente au stage CGT COFORMA ; je suis recalé une première fois. La deuxième fois, je demande à voir la copie qui me recale de nouveau : en réalité, il s’agissait vraisemblablement d’un copinage syndical qui m’excluait frauduleusement. À la sortie, je trouve du travail comme correcteur dans un atelier photo-compo et une compagne, D.G. Vie presque normale pendant quelques années. Je vais en Grèce en vacances. Puis tout s’écroule.
Et c’est à ce moment-là qu’est publié votre premier roman.
Andrevon m’a mis en contact avec un petit éditeur qui publie Le Fort intérieur. Un peu de médiatisation. Je retrouve Paul Personne dont je rédigerai, plus tard, une biographie difficultueuse avec Christian Dupont. Je me mets à écrire, plein d’un certain «désastre» intérieur, des paroles de chansons, plus de trois cents textes en collaboration avec Philippe de Truchis, alias Phil Baron, qui met certains de ces textes en musique. Puis je rencontre Suzanne Prou, qui a beaucoup apprécié un recueil de nouvelles et me propose son aide, une belle rencontre, à laquelle je tarde, hélas, à donner suite. À la mort de mon père, j’écris en un mois le premier jet d’un roman, Dos au mur, publié par DLM. Je rencontre Jérôme Cotte avec qui j’écris une douzaine de chansons.
Et vous commencez à écrire pour H&O éditions.

Henri Dhellemmes me relance en me proposant d’écrire un roman, L’Oeil de l’hydre dont la couverture sera constituée par la reproduction d’un dessin de Mano Solo, avec qui j’entretiendrai l’ébauche d’une relation à travers son projet de journal en ligne ; j’écrirai, imaginerai beaucoup de choses à travers ce média, l’International Shalala, et pendant quelque temps, je croirai à cette aventure du net. je suis en contact avec des chanteuses, Maureen puis Aura Max, que j’héberge, avec qui je fais deux chansons, et que j’accompagne dans leurs galères de scènes ouvertes… Elles m’amènent à connaître Chaek, avec qui j’entame une collaboration aussi fructueuse que chaotique ; des chansons passent à Radio Néo et Radio Libertaire, j’écris deux articles pour La Quinzaine littérairede Maurice Nadeau, d’autres projets sont en cours, ils tournent court… Je croise Léo Ferré sur un trottoir, j’ose l’accoster, cette rencontre comptera énormément. Parallèlement je continue de dire mes textes derrière un micro et des musiciens mettent de la musique autour. Ces tentatives, liées à d’autres rencontres sur le net, fondent Le Péril de la parole, sous le patronage de Mano Solo ; le projet n’aboutit pas mais je persiste à enregistrer de la poésie sonore mise en musique, notamment par Phil Baron, Jean-Noël Nupin, Jef Gilson, Lionel Ganier, avec l’aide ponctuelle de Chaek pour le mixage. J’écris et réécris coup sur coup quatre romans en quatre ans parmi lesquels figure Destination Lovecraft, également publié par H&O. Je rencontre Patrick Ochs du groupe Rue de la Muette avec qui je deviens ami, et nous écrivons plusieurs chansons ensemble, et je lie connaissance avec Évelyne Kohl, dite Aurélia Pempénic, alliée de ma vie et de mon art. Je collabore avec Philippe Barrot aux Chroniques du çà et là, continue un peu avec Jean-Noël Nupin, Emmanuelle Grangé, Aurélia Pempénic, etc., des essais de poésie sonore, boucle un recueil de nouvelles.
Ma sœur aînée Marianne occupe le dernier tiers du texte qui sera publié un jour ou l’autre : L’Alambic du cauchemar.
Entretien réalisé le 5 juin 2024 à St-Martin-de-Londres
